Paris, le 9 septembre 2004 : Une délégation de la Commission politique de l’Assemblée, conduite par son président Pedro Agramunt (Espagne, groupe fédéré), a ramené d’une visite à Washington (du 30 août au 2 septembre) l’impression que le processus d’intégration de l’Union européenne et les objectifs de la
PESD n’étaient pas bien compris par les responsables politiques américains. L’autonomie de l’Europe ne semble pas les inquiéter, mais ce qu’ils craignent, c’est de voir une Europe réduite à l’impuissance par ses divisions, c’est-à-dire incapable d’agir avec détermination en cas de crise internationale.
Ian Brzezinski, Secrétaire général adjoint du Pentagone, a déclaré qu’il ne fallait pas accuser le gouvernement des Etats-Unis de chercher délibérément à diviser les Européens, car ils le sont déjà. Le gouvernement des Etats-Unis est préoccupé par la situation. D’autres orateurs se posent la question suivante : l’expérience ayant montré que les Européens savaient mettre des structures sur pied, mais ne parvenaient pas à appliquer une politique commune, pourraient-ils vraiment améliorer leurs capacités militaires et accroître de façon significative – en nombre et en qualité – leurs forces projetables ?
Pendant les réunions au Département d’Etat, au Pentagone et avec des groupes de réflexion de premier plan, et après diverses discussions, les membres ont laissé entendre qu’il convenait de pratiquer un dialogue plus direct afin de combler un certain nombre de lacunes dans le raisonnement stratégique et de permettre à chacune des parties de mieux comprendre comment l’autre perçoit les menaces et les défis auxquels elle est confrontée, ainsi que les priorités de chaque pays et ses lignes de conduite privilégiées.
L’Irak constitue la priorité absolue du gouvernement des Etats-Unis, les programmes nucléaires développés par la Corée du Nord et surtout par l’Iran étant un autre sujet d’inquiétude. Les Américains doutent de l’efficacité de l’approche européenne à cet égard. La question de la Chine a été ensuite abordée, laquelle est vue essentiellement, pour l’heure, dans la perspective d’exportations possibles par l’Europe de technologies d’armements si l’embargo actuel était levé. Les Américains pensent que les Européens n’ont pas la même perception qu’eux de la Chine, celle d’un futur concurrent stratégique. Les problèmes qui retiennent l’attention des Européens, tels que la situation dans les Balkans ou en Afghanistan – deux régions en crise dans lesquelles les Européens déploient actuellement d’importants effectifs – ont désormais un degré de priorité nettement moindre pour les Américains. Des différences d’approche sont devenues patentes sur les manières de traiter la question des récoltes de pavot en Afghanistan. L’Union de Serbie-Monténégro mise en place sous la pression de l’Europe (qualifiée par John Hulsman, de la Heritage Foundation, de « Solania ») est considérée par les Américains comme inapplicable.
Les membres ont reçu un message mi-figue mi-raisin des experts des groupes de réflexion à propos des intentions des Etats-Unis concernant l’
OTAN et le partenariat transatlantique de sécurité. Pour certains, les Européens devront bientôt organiser leur défense par eux-mêmes, et l’
OTAN est tiraillée entre les Européens, qui veulent que l’organisation défende l’Europe, et les Etats-Unis, pour qui elle doit être une force de frappe globale en phase avec leur propre politique (Charles Kupchan, Council on Foreign Relations). Pourtant, l’
OTAN ne fait pas grand-chose en Afghanistan, et presque rien en Irak. Pour d’autres, l’
OTAN est la seule enceinte permettant de tenir des débats stratégiques transatlantiques et celle qui s’impose pour la prise d’initiatives politiques communes, d’autant qu’il n’y a pas d’autre possibilité (Ted Carpenter, CATO). Ils sont nombreux à penser que l’Irak constitue une énorme déviation par rapport à la lutte contre le terrorisme en Afghanistan, qui n’a fait qu’aggraver les choses (Ambassadeur Robert Hunter, Rand Corporation).
Tous les Américains s’accordent à penser que si John Kerry est élu Président, la politique pourrait être présentée de façon différente, mais il n’apporterait pas de modification de fond sur les grands dossiers étant donné le climat politique qui règne dans les deux chambres du Congrès. Il est peu probable que des changements politiques majeurs interviennent sur des questions telles que la Cour pénale internationale, le Protocole de Kyoto ou l’OMC. Les Européens devront néanmoins s’attendre à des demandes de plus en plus pressantes de déployer des forces ou de participer à la gestion de l’Afghanistan et de l’Irak.
Les membres ont assisté à une séance d’information à l’US Government Accountability Office (anciennement General Accounting Office), précédée d’un exposé présenté par David Walker, Comptroller General des Etats-Unis, qui leur a expliqué que Messieurs Bush et Kerry seraient confrontés à des difficultés budgétaires considérables en raison de l’évolution démographique et des programmes de dépenses qu’ils engagent pour la campagne présidentielle.
Les membres de la commission se sont efforcés de rectifier ce qu’ils considéraient comme des idées fausses sur le processus d’intégration européenne et l’opinion de l’Europe sur les questions internationales. Le Traité constitutionnel de l’
UE ne va pas engendrer une politique étrangère européenne unique. Les Etats membres conserveront leur pleine autonomie en matière de politique étrangère et de sécurité et la Commission dans son ensemble a été affaiblie (Lord Tomlinson, Royaume-Uni, groupe fédéré). Les membres pensent également que le conflit israélo-palestinien est fortement lié au terrorisme international. Là est le nœud du problème (Josette Durrieu, France, groupe socialiste), dont dépend aussi la situation en Irak (Andrea Manzella, Italie, groupe socialiste). Pour Lord Judd (Royaume-Uni, groupe socialiste) la détention à Guantanamo donne un mauvais signal et va à contre-courant de la lutte pour gagner les cœurs et les esprits de tous les jeunes. Elle suscite une certaine hostilité vis-à-vis de la politique des Etats-Unis en Occident et prépare le terrain au recrutement de nouveaux extrémistes parmi les musulmans.
Au cours d’une discussion avec la délégation, l’Ambassadeur Dennis Ross, négociateur en chef du Président Clinton pour le Moyen-Orient, a fustigé le plan de route au motif que ce n’est pas à proprement parler un processus et que personne ne se sent responsable de sa mise en œuvre. Les règles et conditions requises pour le démantèlement des colonies non autorisées n’ont pas été négociées. L’actuel gouvernement des Etats-Unis n’ayant aucune crédibilité aux yeux des Palestiniens, les Européens doivent s’impliquer davantage. Il faut faire comprendre aux Palestiniens qu’ils ne progresseront pas si leurs dirigeants actuels ne changent pas de politique. Pendant que les Etats-Unis se concentrent sur Israël, les Européens doivent nouer des relations plus étroites avec le Premier ministre palestinien et les réformateurs du Conseil législatif palestinien. La barrière de séparation a accru jusqu’ici la sécurité d’Israël car le nombre d’attentats suicide a diminué. Mais son impact sur les Palestiniens est désastreux. Cette idée a été élaborée par Isaac Rabin, qui pensait que le mur pourrait protéger Israël si les négociations échouaient et que les troupes devaient être retirées de Cisjordanie. M. Ross pense que cette barrière est temporaire. Israël en a déjà construit et démantelé d’autres tout en négociant avec ses voisins.
A l’invitation de l’Ambassadeur Boudeweijn van Eenennaam (présidence néerlandaise de l’
UEO/
UEO), la délégation a rencontré des représentants des ambassades à Washington.